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Terrorisme : Le pillage des terres agricoles, outil financier et stratégique de Daech

Comme l’indiquent déjà plusieurs études sur la question, il apparaît que parmi les moyens de l’État Islamique (EI), l’agriculture joue un rôle important, tant sur l’aspect financier que stratégique.

Des observateurs de l'ONU visitent la ville de Madaya, en Syrie, le 6 mai 2012. Près de quatre ans après, ses habitants assiégés par l'armée du régime souffrent de la faim.

Au-delà des extorsions (taxes) et trafics divers (antiquités irakiennes notamment), l’EI finance son organisation par l’exploitation des ressources naturelles présentes «sur son califat autoproclamé» expliquait Myriam Benraad le 12 janvier devant les membres de la mission de l’Assemblée nationale. La chercheure à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (Iremam) et à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) citait notamment l’exploitation des puits et raffineries de pétroles irakiens et syriens, mais également l’agriculture à travers la culture de blé et d’orge. Selon une étude de Jean-Charles Brisard, expert en financement du terrorisme, réalisée pour Thomson Reuters en octobre 2014, les ventes de blé et d’orge – bradées sur le marché noir – représentaient 7 % des revenus de l’EI, soit «plus de 200 millions de dollars».


Confiscation de l’eau et des terres

L’EI, à la différence d’Al Qaïda qui vit majoritairement de dons, mène un véritable «projet territorialisé» selon Myriam Benraad. L’organisation terroriste s’est emparée de banques, de puits de pétrole, mais aussi des terres agricoles les plus productivesd’Irak et de Syrie, à proximité des deux principaux fleuves de la région que sont l’Euphrate et le Tigre. L’EI s’était même emparé, à l’été 2014, du barrage de Mossoul. S’il a été perdu depuis lors, l’organisation terroriste a cependant gardé la main sur les terres agricoles des plaines fertiles de Ninive et de Raqqa. Selon la FAO, les terres agricoles et les silos à grains sous contrôle de l’EI produisent 40 % de la production nationale irakienne de blé et 53,3 % de la production d’orge. «Daech a saisi 1 million de tonnes de blé à Kirkou » au nord del’Irak, et a «entrepris de les vendre à prix réduits», explique le ministre de l’agriculture irakien, Falah Hassan Al-Zedan(1). L’EI profiterait, comme il le fait pour revendre le pétrole, des frontières poreuses avec la Turquie. Selon Myriam Benraad, «les fermiers ont vu leurs récoltes de blé, de céréales, et leur bétail confisqués pour les affamer […] ou vendus pour nourrir les sujets du califat, au nombre de 8 millions en 2015».


La faim comme arme de guerre

Au-delà de la manne financière, la maîtrise de la production des céréales est également un moyen de contrôler les populations pour Daech. L’EI, «hybride entre organisation terroriste et État à proprement parler» se considère comme un véritable gouvernement, capable de fournir des services à sa population. Ainsi, l’organisation promet de constituer un nouvel État et de «restaurer la justice sociale» pour ses partisans (ou soumis). L’accaparement des terres agricoles lui permet de nourrir sa population, l’organisation étant «auto- suffisante en blé», selon Myriam Benraad. De l’autre côté, l’EI contribue à affamer les populations «rebelles» ou en zone «libre». Un rapport de la FAO du 23 juillet 2015, issu d’une mission envoyée dans les zones syriennes encore contrôlées par le gouvernement syrien, révèle qu’en 2015, «9,8 millions de personnes étaient en situation d’insécurité alimentaire». Il faudrait 800 000 tonnes de blé supplémentaires pour satisfaire les besoins nationaux, estime la FAO. En 2015, malgré «des pluies satisfaisantes» la production de blé, meilleure qu’en 2014, restait inférieure de 40 % aux niveaux «d’avant le conflit». À tel point que le prix du pain a augmenté de 87 % entre 2014 et 2015. Ainsi, toujours selon la FAO, les ménages syriens ont consacré, en 2015, 55 % de leurs revenus à l’achat de nourriture, contre 46 % en 2011. Sébastien Abis, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques, constate que depuis le début du conflit, en 2011, «la Syrie s’est retrouvée contrainte d’importer de plus en plus de céréales». L’Irak subit le même sort, poursuit Sébastien Abis. L’État «importe en moyenne 3 millions de tonnes de blé sur les dernières campagnes, le plaçant parmi les 20 plus grands acheteurs de la planète».


Des agriculteurs déçus et spoliés, en fuite

Si l’espoir de lendemains meilleurs avait pu convaincre, dans un premier temps, les agriculteurs installés sur les terres sous contrôle de l’EI, la déception est vite apparue. «La richesse des djihadistes n’a pas été réallouée aux populations civiles, mais tantôt captée par ses élites dirigeantes, tantôt réinjectée dans des circuits mafieux», indique Myriam Benraad. Selon des témoignages recueillis en janvier 2015 par l’agence Reuters, les agriculteurs iraquiens qui croyaient les promesses diffusées à grands coups de marketing par l’EI ont été déçus. L’organisation terroriste ne leur a pas payé leur production (ou à un prix dérisoire), n’a pas été en mesure de s’approvisionner en intrants, et a supprimé l’aide gouvernementale dont bénéficiaient les agriculteurs. Nombre de ces derniers ont ainsi fui leurs terres pour se rendre dans la zone Irakienne kurde «semi-autonome», indique Reuters.


Des terres épuisées

«Puissance de destruction, Daech se révèle incapable d’être une force de construction», estime Myriam Benraad. Comme il pille les antiquités d’art, les ressources en pétrole ou les banques, l’EI pille les terres agricoles jusqu’à les épuiser. Stéphane Abis rappelle que les «combats armés font toujours des dégâts considérables et durables sur les sols». «Leur dégradation à cause de la guerre, insiste-t-il, peut entraîner une chute brutale de production». Par conséquent, même un retour à la paix - encore inenvisageable - ne réglerait pas les problématiques de malnutrition.La stratégie de l’EI, qui a fonctionné dans un premier temps, semble désor-mais à bout de souffle. Peu importe pour l’EI, d’autres ressources existent ailleurs. Ainsi, pour combler les pertes en Irak et Syrie et «réaliser ses ambitions», «l’organisation terroriste est contrainte de prendre de nouveaux territoires et de nouvelles ressources pour maintenir un flux constant de revenus et financer ses opérations», analyse Myriam Benraad. L’organisation terroriste commence à s’étendre vers «d’autres théâtres de conflit» hélas abondants, «comme la Libye».

BB

(1) DAECH, naissance d’un État terroriste, réalisé par Jérôme Fritel

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