La Haute-Loire Paysanne 11 mai 2016 à 08h00 | Par Sophie Chatenet

Musée : Un musée dédié au paysan soldat dans l’Allier

Unique en France, l’historial de Fleuriel raconte le quotidien de ces milliers de laboureurs qui ont payé le plus lourd tribut de la Grande Guerre.

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Les documents sonores se mêlent aux objets, aux correspondances, aux photographies, aux images. Le musée propose une scénographie à la fois
interactive et originale.
Les documents sonores se mêlent aux objets, aux correspondances, aux photographies, aux images. Le musée propose une scénographie à la fois interactive et originale. - © S.chatenet

Ouvert en novembre 2015, le musée du paysan soldat de Fleuriel a été imaginé par la Communauté de communes du pays saint-pourçinois non seulement comme un lieu de mémoire mais aussi comme un outil de vitalité du territoire. «À travers l’obtention du label pôle d’excellence rural (PER) en 2011, notre objectif était bel et bien de mailler tout le territoire de la com-com, de rendre cet espace dynamique en s’appuyant sur notre histoire, nos savoir-faire…», explique Bernard Coulon, maire de Saint-Pourçain-sur-Sioule et président de la Communauté de communes.Le projet d’un mémorial consacré à la Grande guerre était dans les cartons depuis une dizaine d’années. La labellisation PER a permis de le faire éclore en lui offrant des possibilités de cofinancements inespérées¹. D’emblée, les acteurs du projet ont choisi d’offrir un regard inédit sur 14-18 en se focalisant sur le monde rural. Un ancien corps de ferme a très vite été repéré pour installer le futur musée. Composé de trois granges et d’une maison d’habitation typiquement bourbonnais, l’ensemble a été restauré en prenant soin de conserver l’architecture originale. Voilà pour l’enveloppe, soigneusement préservée, pour mieux porter le message du souvenir. Outre les lieux d’accueils classiques, l’Historial comprend deux espaces distincts. À l’étage, un espace consacré aux expositions temporaires qui met à l’honneur des objets d’art fabriqués dans les tranchées (voir par ailleurs).


La technologie au service du passé

Au rez-de-chaussée, à travers une enfilade de pièces, le visiteur découvre le quotidien des paysans soldats, de leur départ à leur vie dans les tranchées, de leur espoir de revoir un jour les leurs, à leur désespoir de voir tomber chaque jour, un ami, un frère, un compagnon d’infortune… Les documents sonores se mêlent aux objets, aux correspondances, aux photographies, aux images… Un contenu précieux fourni par trente-quatre collectionneurs… Le film projeté dans la salle audiovisuel créé en 3D à partir de plaques stéréoscopiques datant de l’époque de la Grande Guerre est quant à lui accessible sans lunettes.Le musée propose en effet une scénographie à la fois interactive et originale. Le visiteur peut ainsi interagir avec certains objets et documents à travers des tablettes tactiles présentant des cartes de stratégies militaires, des photos, des let-tres…En lisant et relisant certains passages, on mesure combien dans l’esprit des soldats partis en 1914, la guerre ne devait pas durer. Alphonse et Émile Imbert étaient de ceux-là. La correspondance qu’ils ont entretenu avec leur père resté dans la ferme familiale de Fleuriel, désormais site de l’Historial, est édifiante. Elle témoigne de l’enlisement dans l’horreur.


«Ils furent là jusqu’à la mort… jusqu’à la fin»

Alors que beaucoup l’espérait, les soldats ne rejoindront par leur famille pour fêter Noël en 1914. Dès les combats de l’été 14, le nombre de tués est considérable. En une seule journée, le 22 août, l’armée française perd 22.000 hommes. Les armes nouvelles sont particulièrement dévastatrices, causant des blessures inconnues jusque là. Corps mutilés ou littéralement pulvérisés, l’Historial de Fleuriel donne aussi à voir le pire… Blessures fatales ou indélébiles causées par les déflagrations des bombes et au-tres shrapnells. Et on à peine à imaginer, le choc que cela a dû représenter pour ces milliers de paysans, qui quelques mois plutôt s’affairaient dans les champs aux travaux des moissons. Car ce sont bien eux, qui vont être dès le départ, en première ligne, comme le rappelle l’historienne Nadine-Josette Chaline(2) :«Les paysans forment le gros de l’infanterie, l’arme la plus exposée. Ils sont le plus souvent hommes du rang et ne profitent d’aucune mesure spéciale comme certains ouvriers spéciaux affectés dans des usines de guerre. Au front, le paysan est un bon soldat, qui a tenu dans les conditions les plus difficiles, car habitué à la rude vie de la campagne».


Le témoignage précieux de Guillaumin

Et de citer, Émile Guillaumin l’un des écrivain-paysan les plus emblématiques de la période : «peut-être les hommes des champs, de par leur genre de vie habituel, étaient-ils mieux préparés à la guerre… L’aptitude aux travaux manuels, la résistance aux éléments, la patience, l’effort tenace et résigné sont leurs qualités propres. Transposant à des buts nouveaux, leur «faire» habituel, ils su-rent creuser une tranchée et l’amé- nager, établir des abris, des cagnas de tous modèles… Sans appui en haut lieu, sans instruction ni spécialisation, les emplois «à côté» n’étaient pas pour eux. Ils demeurèrent hommes de rang, piliers de la tranchée ou de l’attaque pour qui jamais ne sonne l’heure de la fine embuscade. Ils furent là jusqu’à la grande blessure, jusqu’à la mort, jusqu’à la fin…».Paysans ou ouvriers… Qu’importe la condition, aucun homme n’aurait pu être préparé à ça. À Fleuriel, les mots d’Henri Barbusse tirés de son roman autobiographique «Le Feu, journal d’une escouade» sont adossés à l’interminable liste des disparus de l’Allier gravés dans le bois. Ils transcendent toutes les théories : «Ce ne sont pas des soldats : ce sont des hommes. Ce ne sont pas des aventuriers, des guerriers, faits pour la boucherie humaine (…) Ce sont des laboureurs, des ouvriers qu’on reconnaît dans leurs uniformes. Ce sont des civils déracinés».

Sophie Chatenet


(1) Sur un budget 1,5 million d’euros, la communauté de communes en a financé la moitié. L’autre moitié a été financée par l’État, l’Europe, le Conseil régional d’Auvergne et le Conseil départemental de l’Allier.
(2) La Communauté de communes en pays Saint-Pourçinois s’est entourée d’historiens, de chercheurs et de professeurs renommés pour mettre en place des expositions de qualité.

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Jean-François (45) | 11 mai 2016 à 16:46:03

La "grande guerre" a saigné nos campagnes. Aujourd'hui, c'est la "guerre économique"... qui achève le "travail" !

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