La Haute-Loire Paysanne 28 novembre 2018 à 14h00 | Par Suzanne MARION

La fausse carte des «fermes-usines» qui avive la fracture entre le monde agricole et la société

Greenpeace, vient de publier le nom de plus de 4000 agricultrices et agriculteurs travaillant sur des exploitations que l’association dénonce comme des «fermes-usines».

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Les ateliers de volailles altiligériens, des «mastodontes de l’élevage» ?
Les ateliers de volailles altiligériens, des «mastodontes de l’élevage» ? - © Pamac

L’agribashing continue. Ce lundi 26 novembre, Greenpeace a lancé une pétition contre «l'argent public» à destination des «fermes-usines» et a publié, sur son site internet, une carte de France interactive sur laquelle figurent toutes ces «fermes-usines», qui seraient selon l’organisation «une menace pour l’élevage français». Le but affiché est de «démontrer l’étendue de ces mastodontes de l’élevage sur le territoire français». Selon les critères de Greenpeace, 4 413 «fermes-usines» sont réparties dans 2 340 communes françaises, y compris l’outre-mer. On retrouve des «fermes-usines» dans 90 % des départements français avec des régions plus ou moins impactées, la Bretagne étant la plus concernée.
La région Auvergne en dénombrerait environ 230, dont plus de 30 en Haute-Loire ou dans les communes voisines, pour la plupart des élevages porcins, quelques poulaillers et même une ferme laitière. Car oui, cette carte va jusqu’à identifier clairement l’élevage au niveau de la commune.

Dénonciations calomnieuses
Cette publication, on s’en doute, passe très mal dans la profession. Les responsables de la FDSEA et des JA se disent «scandalisés». Ils vont jusqu’à parler de «dénonciations calomnieuses» rappelant «des pratiques peu glorieuses de notre histoire…». Pour eux, cette attaque vise une fois de plus à stigmatiser les agriculteurs et en particulier les éleveurs, et à discréditer leurs pratiques auprès des citoyens et consommateurs. Et cela fait d’autant plus mal que depuis des années, en Haute-Loire et ailleurs, sont en place des filières de qualité comme par exemple le «Porc de Haute-Loire», avec des animaux issus de fermes familiales, à taille humaine, conduites par des éleveurs qui travaillent avec passion et dans le respect de leurs animaux, et qui fournissent majoritairement les boucheries ou structures locales. «Ces exploitations font vivre des hommes des femmes et leurs enfants ; elles participent à l’économie de territoires ruraux déjà fragilisés…» soulignent les responsables.
Greenpeace France ne s’arrête pas là. Il demande aujourd’hui au ministre de l’Agriculture «de prendre ses responsabilités et de stopper tout nouveau projet de ferme-usine. Plus aucun argent public ne doit servir ces formes d’élevage et les moyens doivent être réattribués à la métamorphose du système agricole».

Mais qu’est-ce qu’une «ferme-usine» ?
Mais, outre cet étalage nominatif éhonté qui, dans un contexte délétère autour de l’agriculture, ne fait qu’attiser les haines et les rancoeur, on peut s’interroger sur les termes forts de «fermes-usines» voire de «mastodontes de l’élevage» comme ils disent… Dans le dossier de presse de l’organisation, on parle de fermes de plus de 1 000 vaches, 15 000 porcs ou encore 180 000 poules pondeuses… et pourtant la carte fait ressortir les installations classées pour la Protection de l’Environnement (ITPC) avec des seuils bien en deçà (voir encadré). Alors info ou intox ?
Selon Greenpeace, «les fermes-usines sont le symbole de l’élevage industriel. Elles se définissent par un grand nombre d’animaux élevés sur une surface trop petite pour produire leur nourriture et/ou épandre sans risque le fumier ou lisier qu’ils ont produit. (Greenpeace considère ainsi qu’un élevage ne devrait pas recevoir d’argent public car trop industrialisé au delà d’1,5 unité de gros bétail par hectare). Et l’organisation dénonce à tout-va, la concentration des filières, la pollution de l’eau, l’usage d’antibiotiques, l’usage des terres et la déforestation, la disparition de la biodiversité, le dérèglement du climat, et bien sûr la répartition des aides PAC. L’agriculture a bon dos, on peut encore charger… semble dire le dossier.
Dans un communiqué du jour même, la FNSEA et JA s’insurgent : «dénoncer et jeter à la vindicte populaire des noms d’agriculteurs, des noms de ferme, des adresses, des lieux de vie, est violent. Extrêmement violent ! Une violence insupportable. Derrière les slogans ou les cartes publiées, nous osons rappeler que ce ne sont pas des conglomérats ou des holdings impersonnels, mais des femmes, des hommes et leurs enfants qui sont pointés du doigt et stigmatisés».
Le syndicalisme ne veut pas en rester là. D’autant que ce dossier et cette carte font apparaître de fausses informations. Pour exemple, plusieurs exploitations pointées ne sont plus aujourd’hui en activité, comme par exemple l’exploitation laitière sur l’Yssingelais qui n’existe plus depuis 2010. Et pourtant, Greenpeace assure que les données lui ont été fournies le 7 novembre 2018…
FNSEA et JA appellent d’urgence le Gouvernement à condamner avec fermeté cette forme de délation, mais par ailleurs les deux syndicats vont demander des comptes à l’État quant à la divulgation de cette liste…

«Si on m’assure un revenu avec 10 truies, pas de problème, j’aurai moins de travail.Mais comment nourrir la population avec de telles unités, et comment vivre de son élevage ?».
«Si on m’assure un revenu avec 10 truies, pas de problème, j’aurai moins de travail.Mais comment nourrir la population avec de telles unités, et comment vivre de son élevage ?». - © HLP

«C’est de la fausse information…» : Maurice Imbert éleveur de porcs

Maurice Imbert est éleveur de porcs sur la commune de St Jean de Nay, et son élevage figure sur cette carte. Il est abasourdi… «C’est de la fausse information. C’est pour faire le buzz… encore une fois»
«Cette carte semble répertorier toutes les exploitations classées ICPE, et elle n’est même pas à jour puisque certains élevages n’existent plus aujourd’hui. En porcs, ce sont donc des structures qui comptent plus de 450 animaux avec les équivalences. Moi je suis naisseur-engraisseur avec 75 truies.
Je précise que dans cette réglementation, nos élevages sont sousmis à des règles très strictes en matière de cahier d’épandage par exemple, à autorisation préfectorale en cas de modifications (agrandissement ou diminution de cheptel, changement de production…). C’est très cadré».
Maurice Imbert est consterné par les termes employés comme «fermes-usines». «Pour moi, une usine suppose des salariés, des capitaux, des machines… Moi je travaille seul sur mon exploitation. Mon outil de production ce sont mes animaux que je ne considère pas comme des machines. Je les nourris avec des céréales produites sur l’exploitation et des aliments achetés dans la région…».
Loin de se considérer comme un patron d’usine, cet éleveur ne serait pas contre une diminution de la taille de son atelier. «Si on m’assure un revenu avec 10 truies, pas de problème, j’aurai moins de travail. Mais comment nourrir la population avec de telles unités, et comment vivre de son élevage ?».

MÉTHODOLOGIE DE LA CARTOGRAPHIE

Pour illustrer cet élevage industriel en France et identifer les fermes-usines sur le territoire, Grenpeace a eu recours à la base de données des installations classées du ministère de la Transition écologique et solidaire (MTES), fournie le 7 novembre 2018. Elle représente toutes les Installations Classées pour la Protection de l’Environnement (ICPE) en bovins, porcins et volailles qui sont soumises à autorisation et en fonctionnement. Plus concrètement, cela correspond aux «fermes-usines» qui dépassent les seuils suivants :
- Plus de 750 emplacements pour les truies
- Plus de 2 000 emplacements pour les porcs de production (de plus de 30 kg)
- Plus de 40 000 emplacements pour les volailles
- Plus de 400 vaches laitières
- Plus de 800 animaux pour les elevages de veaux de boucherie et/ou bovins a l’engraissement.
Greenpeace explique : «Cela correspond à des fermes gigantesques au regard des moyennes françaises, qui étaient en 2014 de 40 vaches laitières, 665 porcs et en 2013 de 215 truies».

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