La Haute-Loire Paysanne 06 août 2009 à 15h26 | Par Thierry Michel

"Il ne faut jamais oublier la dimension économique du développement durable"

Jean Michel Fritsch président de Coop de France Bétail et Viande, lancent des pistes d'actions que les éleveurs pourraient mettre en place, pour s'inscrire dans uen logique de développement durable. IL rappelle Que dans cette voie, il ne faut pas oublier la dimension économique indissociable des domaines de l'environnemental et du sociétal.

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"La première chose à faire est de retravailler sur ses objectifs et sur les stratégies à mobiliser pour les atteindre" : J.Michel Fritsch.
"La première chose à faire est de retravailler sur ses objectifs et sur les stratégies à mobiliser pour les atteindre" : J.Michel Fritsch. - © HLP

Quelles actions concrètes nouvelles un éleveur peut-il mettre en place pour s’inscrire dans une logique de développement durable ?
Il me semble que la première chose et la plus simple est de retravailler sur ses objectifs et sur les stratégies à mobiliser pour les atteindre. En fonction du type d’élevage auquel on a affaire, les actions peuvent être très diverses. Il faut surtout éviter de construire un schéma unique que l’on tenterait d’appliquer à tous. Je citerai quelques éléments de réflexion.
S’inscrire dans une logique de développement durable peut, dans certains cas, impliquer une analyse du système d’alimentation en s’interrogeant, par exemple, sur la part d’autonomie de l’exploitation. Ainsi, dans les zones d’élevage allaitant, l’optimisation du système herbagé passe par une plus forte valorisation de l’herbe dans le système. Une mauvaise utilisation des prairies entraine une baisse de leur potentiel agronomique et une sous-valorisation de ces surfaces dans l’économie globale de l’exploitation.
Pour les élevages hors-sol, synonymes de pratiques plus intensives, la réflexion à développer conjointement avec les fabricants d’aliments passe par une approche énergétique globale de l’alimentation.
Qui dit énergie, dit aussi transport et les dépenses d’énergie qui y sont liées. Tout achat extérieur contribue à augmenter cette dépense. Une réflexion, au niveau de l’exploitation, sur la mise en place de productions végétales en complémentarité avec la production animale est facilement envisageable.
Mais il y aussi les dépenses énergétiques des bâtiments d’élevage. Miser sur les énergies renouvelables est une piste que des éleveurs n’ont pas hésité à franchir. Par association d’idées, l’eau est aussi un élément important de nos filières animales. Lors de nos Rencontres de Strasbourg, nous avons vu que les abattoirs travaillaient sur des systèmes peu gourmands en eau.
Dans certaines régions, l’utilisation de coproduits de l’industrie agroalimentaire permet un recyclage bénéfique à l’ensemble des opérateurs.
Enfin la durabilité c’est aussi l’aspect social, donc le lien au territoire et à la société. Les coopératives jouent un rôle essentiel sur ces enjeux, et ont toujours été présentes pour aider les jeunes générations à s’installer y compris dans les zones à faible densité. Les CUMA font aussi la démonstration que l’utilisation collective de matériel et la planification des chantiers sont des facteurs de durabilité. Demain, les coopératives accompagneront les éleveurs dans leurs efforts de diversification des pratiques.
En effet, les zones rurales changent vite, notamment dans des zones attractives pour le tourisme ou le loisir, et le lien entre agriculture, élevage et autres activités est déterminant pour l’avenir de ces zones. Il s’agit de proposer des actions de multi-usage des territoires. Changer le regard des citoyens (touristes ou résidents) sur l’activité de production c’est modifier leur vision sur l’acceptabilité des produits. Par exemple, si le citoyen a une vision « positive » de la façon dont travaille l’éleveur, il sera plus sensible à ce qu’il produit et à la filière en règle générale et, bien que cela n’ait pas été le cas jusqu’à présent, on peut penser que le consommateur sera plus à même de modifier ses choix de consommation car son acte d’achat aura un sens pour lui. On touche plus ici au volet sociétal qui n’est pas à sens unique de l’éleveur vers le consommateur mais bien une relation de réciprocité car la durabilité c’est aussi assurer l’attractivité des métiers de l’élevage et la continuité de cette activité sur nos territoires.

Quelles sont les actions déjà existantes qui pourraient être (mieux) valorisées ?
Il ne faut pas tomber dans le piège qui consiste à dire que les éleveurs font du développement durable sans le savoir. Depuis plusieurs années déjà, les éleveurs prennent des mesures pour limiter l’impact sur l’environnement de leurs pratiques. C’est un élément du développement durable.
Le développement durable est un état d’esprit, une méthode de management dans laquelle s’inscrivent effectivement des actions déjà réalisées par les éleveurs.
Je vais prendre l’exemple du raisonnement de l’utilisation des fertilisations. Les agriculteurs raisonnent leur fertilisation sur les grandes cultures depuis longtemps, mais les prairies restent un domaine où en ayant un plan de gestion adapté des engrais de ferme, il est possible à la fois de gérer les effluents d’élevage et d’autre part assurer une bonne fertilisation. On s’inscrit dans le maintien à long terme de la valeur agronomique de la prairie.
Sur le plan recherche développement, il y a de nombreuses initiatives, dont certaines financées par le CASDAR comme les projets Prairie Permanente ou Prairies AOC qui visent à promouvoir la place de l’herbe dans les systèmes d’élevage bovin. Il y a aussi des programmes bien connus comme Porcherie verte de l’INRA et d’autres sur les gaz à effet de serre et le bilan de ces gaz sur les écosystèmes.
A l’heure actuelle les solutions bio-techniques sont assez bien connues, ce qui manque davantage c’est une vision globale du système, avec une analyse multi-critères. C’est assez difficile à faire mais les éleveurs qui la maîtriseront arriveront à être plus autonomes et à sécuriser leur production.
La durabilité implique de mettre la dynamique (le temps long) au centre des préoccupations, il faut donc avoir des objectifs moyen-long termes, c’est-à-dire, être capable de passer les crises conjoncturelles et on est au cœur du rôle de nos coopératives qui peuvent accompagner les éleveurs dans cette démarche.

Certains évoquent une problématique de distorsion de concurrence pour ceux qui feraient le choix d’une démarche développement durable. Quelles pistes pour éviter ces distorsions ?
Toutes les mesures qui s’appliquent à un pays ou à l’Europe et qui ne sont pas respectées par les produits d’importation sont sources de distorsion de concurrence. Il peut s’agir de mesures sociales, environnementales, de bien-être animal etc. La mondialisation du marché conduit le consommateur à faire le choix du meilleur prix et par conséquent à ne pas rémunérer par le marché les efforts des producteurs nationaux ou européens. Les mesures mises en place deviennent alors des contraintes pour les éleveurs. Le problème ne provient pas des « contraintes » en elles-mêmes que les éleveurs comprennent et acceptent dans la mesure où elles sont pertinentes. La distorsion de concurrence provient du fait que les produits importés ne respectent pas les mêmes règles du jeu. Ce sera la même chose pour le développement durable. Il faut donc se doter d’un système permettant au consommateur de faire un choix en fonction du système de production du produit qu’il consomme. Par exemple, un étiquetage sur l’origine du produit permettant aussi de distinguer une production issue d’une démarche de développement durable.
Avec la prise de conscience générale, en Europe, sur la problématique environnementale, on peut, à l’inverse, s’interroger si, à moyen terme, il y aura encore une place pour les produits animaux issus de systèmes non durables ou ne prenant pas en compte l’environnement, sur le marché occidental.
Dans ce contexte, la distorsion de concurrence ne sera qu’un effet court terme durant la période de transition. Les exploitations ayant fait l’effort de modifier leur système de production auront un double atout : 1- le fait d’avoir restructuré le système et de l’avoir optimisé ; 2- le fait de gagner en image sur le produit, sur l’acceptabilité de leur produit au regard des attentes des consommateurs.
A titre de comparaison, un industriel, précurseur sur un marché, doit faire l’effort financier correspondant au lancement d’un nouveau produit mais il prend une avance sur ses concurrents qui lui permet de retrouver financièrement son investissement de départ. Pourquoi n’en serait-il pas de même pour l’agriculture ?
Dans ce cadre, le rôle des coopératives est d’accompagner et de faire progresser l’idée de la durabilité pour que le politique s’en empare et modifie les règles du jeu à une échelle « macro ». Ainsi dans ce schéma les exploitations ayant fait l’effort au début gagneront un avantage compétitif vis-à-vis de celles qui s’y mettront plus tardivement.
Enfin, pour terminer sur cette question, je dirai qu’il ne faut jamais oublier la dimension économique du développement durable. Il s’agit d’un des trois piliers qui obligera à des compromis acceptables entre la réalité économique du marché et la satisfaction de la demande dans les domaines de l’environnement et du sociétal.

Les outils et les méthodes de calcul existants pour mesurer la part de l’élevage dans les émissions à effet de serre sont-ils adéquates ? Que faudrait-il faire pour améliorer la situation ?
C’est un vrai problème. La FAO commence à revoir ses estimations. C’est une question d’échelle à la fois dans le temps (vie de l’animal, de l’exploitation, etc.) et géographique (l’animal seul, l’animal dans sa prairie ou son élevage, l’animal dans une exploitation, dans une région, etc.)
Il n’en demeure pas moins que les herbivores sont des émetteurs de gaz à effets de serre (GES). Par contre si on définit le système en intégrant les prairies qui ont un rôle de stockage, le bilan n’est plus si défavorable. A l’échelle de l’exploitation la proportion d’intrants modifiera encore le bilan, et ce d’autant plus que ces intrants sont issus de production à coût carbone élevé ou mobilisant des transports.
Il n’en demeure pas moins que le problème n’est plus de savoir quel outil pour minimiser tel ou tel point, la question est plutôt de s’engager dans des voies qui permettent réellement de stabiliser voire de réduire les émissions. Et là ça passe aussi par le consommateur.

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